Terres de Nauze

Un exploit d'aviateur à ne pas oublier.

 SAGELAT

 

Que se passait-il en 1938 ?

 

L'histoire, la grande histoire, préparait ses terribles rendez-vous. Le 13 mars, c'était l'Anschluss [saluons rétrospectivement les 452 180 citoyens, 0,9173 %, qui ont osé défier le fascisme, la dictature, la pression et la consultation outrageusement falsifiée et truquée]. Du 25 juillet au 13 novembre, l'Espagne républicaine, dans la bataille de l'Èbre, essayait de sauver la démocratie ibérique, face aux hordes monarchistes et cléricales escortant le sinistre général Franco, allié naturel des régimes fascistes de l'époque. Le 15 septembre, éclata la crise des Sudètes. Rappelons qu'Hitler voulait germaniser ce peuple. Enfin, le 9 novembre, la Nuit de Cristal fut le pogrom contre les Juifs du Troisième Reich. Cette ignonimie, aussi haineuse que barbare et stupide, ordonnée par l'odieux chancelier d'Allemagne mit en scène la trame tragique que tout le monde connaît.

 

En France, les bienfaits du Front populaire de Léon Blum, sous les gros nuages annonçant la guerre, avaient, déjà, tendance à perdre de leur belle luminosité progressiste, à cause des incertitudes venues des dictatures environnantes. L'histoire allait remettre la guerre, la plus terrible, dans l'actualité.

 

Cliquez sur les images.

 

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Les anciens trouveront dans leurs souvenirs, l'imposant bâtiment de la Lenotte, avec son apparence d'ancienne papeterie. Depuis, cette bâtisse a été remaniée. Photo d'archives de Michel Carcenac.

 

Dans le Val de Nauze, à une date qui, pour le moment, mérite d'être affinée avec exactitude, un avion militaire bimoteur survole le sillon nauzéen. À son bord, des militaires en mission géographique observent et photographient ce sillon inter-collinaire.

Les écoliers de Sagelat, en récréation, intrigués, scrutent le ciel et épient ce bimoteur en détresse. Il évite de justesse les peupliers et les fils électriques. À l'époque, c'était un appareil important. La difficulté sérieuse n'échappe pas à l'institutrice Célina Calès-Issandou. Effarée, probablement sans mesurer ce qu'elle allait découvrir, elle dit "Cet avion va s'écraser. Les enfants, allons vite voir".

 

Situons l'historique de l'aéronautique de l'époque. Louis Blériot avait traversé la Manche, le 25 juillet 1909, Charles Augustus Lindbergh, l'Atlantique, les 21 et 22 mai 1927 et, sans cette terrible guerre qui, une vingtaine d'années avant, avait mis à feu et à sang l'Europe et rendu populaires, entre autres, Georges Guynemer et Charles Nungesser, l'aviation n'aurait probablement pas avancé à pas de géant.  Notons que l'aéronautique, tout comme la médecine, ont progressé par le "génie malfaisant" des guerres.

 

Chapeau au pilote ! Les occupants de l'avion militaire étaient bel et bien en difficulté et cherchaient à éviter le crash. D'aucuns ont dit qu'ils étaient en panne de carburant, d'autres, qu'ils avaient des ratés de moteur…

Le terrain de St Pardoux, dit du Camp de César, leur était-il connu? Avaient-ils assez de ressources pour aller jusque là? Il fallait atterrir et pour cela, mis à part le cordeau rectiligne de la R.N 710  de Raunel à Petit Campagne, inenvisageable à cause de la circulation routière, seuls les prés de Champs-Petits se prêtaient à une opération… plus que risquée.

L'avion s'est posé, a priori, sans dégâts. Michel Carcenac, à l'époque tout juste adolescent, mais, faut-il le dire, passionné d'aéronautique, témoin indirect de l'atterrissage, me confia, il y a quelques jours, c'était des as ! Plus tard, ces militaires ont rejoint l'escadron de chasse Normandie-Niemen.

 

Imaginons la scène. Cet atterrissage forcé fut l'événement de 1938, en Val de Nauze. Michel Carcenac a dit "C'était la foire à la Lenotte".  Tout le monde voulait voir l'avion dont l'atterrissage captiva les écoliers de Sagelat. Citons parmi les témoins notoires, indirects, adultes, Amédée Boussac, un pilote de la Guerre de 14, et l'abbé François Merchadou, qui, temporellement, passait des affaires du Ciel à celles du ciel. Ils n'auraient raté pour rien au monde, cet événement.

 

Le miracle du décollage. Se poser, sans dégât, représentait un exploit. Réussir à repartir en était un autre… Pour ce faire, il a fallu sacrifier quelques peupliers ; et, ô miracle, le décollage fut parfaitement gagné.  Cette réussite est-elle imputable à la bénédiction morale de l'abbé ou à la maîtrise du pilote… qu'il me soit permis de ne pas donner mon opinion personnelle !

 

 

Les souvenirs s'estompent et les témoins indirects se font rares. Hormis Michel Carcenac qui a vécu l'événement avec l'observation méticuleuse d'un passionné d'aéronautique, il ne reste plus beaucoup de monde qui ait vu l'avion dans les prés des Champs-Petits. Rose Fargues-Fiol qui était à La Lenotte, aux premières loges, dit que ses souvenirs s'embrouillent. Gisèle Lecordier-Relhier n'avait que 5 ans quand elle fut de l'échappée des écoliers sagelacois filant vers l'avion ; Odette Genestal-Deltreil, qui n'avait pas 4 ans, se souvient parfaitement que son père l'avait conduite, perchée sur ses épaules, voir l'avion.

 

Les Champs-Petits. L'avion s'est posé dans les prés du lieudit sagelacois de Champs-Petits, en face de La Lenotte, hameau monplaisanais. Ces Champs-Petits sont exclusivement sagelacois. Ils proviennent de la succession des biens abbatiaux de Fongauffier, après la grande Révolution. Ils sont de géométrie variable et ont été achetés par les paysans locaux, en fonction de leurs modestes moyens financiers.  Ils ont été utilisés comme une piste de fortune, après l'abandon de Tourneguil et avant l'installation du Camp de César, par de rarissimes appareils civils avant la guerre. L'abbé Merchadou, il passait pour un casse-cou, s'y est illustré. Je reviendrai sur ce personnage local qui, pour le moins, fut haut en couleurs.

Craignant que ces Champs-Petits ne servent de terrain d'aviation pour les alliés et, peut-être, plus tard pour la Résistance, l'occupant a décidé de le rendre impraticable et a fait creuser des fossés perpendiculaires à la Nauze. De ces fossés, parfaitement visibles pendant une quinzaine d'années, ils mesuraient près d'un mètre de profondeur, il ne reste pratiquement plus rien. Le nivellement par l'érosion et les rectifications des propriétaires les ont fait disparaître.

Rose Fargues-Fiol, elle avait une dizaine d'années lors de ces creusements, se souvient de ces Allemands dont elle avait, naturellement, peur. Ils mettaient leurs armes en faisceaux pour travailler. Ces hommes qui avaient vécu l'autre guerre, pleuraient en voyant les enfants.  Ils leur rappelaient les leurs qui, de l'autre côté du Rhin, vivaient dans le Reich. Ils faisaient voir à ces enfants des rives de la Nauze, des photographies des leurs. Ces hommes étaient, avant tout, des pères  et, peut-être comme le poète Jacques Prévert, pensaient "Quelle connerie, la guerre !" 

 

 

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La colline des Champs-Petits que l'on aperçoit, sur la droite de l'image, est à l'ouest des hauteurs de Lavergne. Les Sagelacois ont toujours dit  Pessarni.  Photo d'archives de Michel Carcenac.


 

 

Les personnages cités.

 

 

 

Céline, dite Angélina, Calès-Issandou, née à Sagelat, le 29 octobre 1897. Cette institutrice décéda, subitement, le 8 décembre 1938. Le vendredi 9 décembre, les écoliers ont été arrêtés sur le chemin de l'école. L'émotion fut grande dans le village où cette institutrice, doucereuse et fine pédagogue, enseignait dans une classe unique qui, entre les deux guerres, tutoya les 40 élèves. Pour elle il n'y avait pas d'élève à laisser au bord du chemin. Elle s'appliquait, avec douceur, à inculquer les bases du savoir…  parfois en distrayant, bénévolement, de son temps personnel et privé.

 

 

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Bon nombre des élèves de Sagelat, présents sur cette photographie qui doit dater de 1935, témoins de la détresse de l'avion, ont pris le chemin des Champs-Petits pour aller vers le lieu de l'atterrissage "improvisé".

 

 

De gauche à droite. En haut : Jacques Ribette, Jeannette Buissonie, Marcelle Jeannot-Bossenmeyer, Roger Pramoton, Lucienne Dubois-Gorce, Jean Daubige, Jacques Ribette, Simone Relhier et l'institutrice Célina-Angélina Calès Issandou.

 

Rang intermédiaire : Émilienne Pasquet-Petit, Yvette Marty-Fargues, Irène Misme-Maillé, Odette Canolle, Denise Lacan-Malzac, Robert Cypière, Roger Relhier et Gabriel Brisse.

 

En bas Yvette Demaison-Viale, Micheline Nicolas-Annet, Etienne-Serge-Yves Lagarde, Adrien-Georges Estrade, Lucienne Brisse-Fonvielle, Lucien Estrade et Yvette Chansard-Guludec.

 

 

Sauf erreur il ne reste plus que sept survivants figurant sur cette photographie.

 

 

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Photo d'archives de Michel Carcenac.

 

François Merchadou, Arrou 1906 - Lisles 1971. Il fut le dernier curé de Sagelat et était, par ailleurs, en charge de Carvès, St Amand et Grives. Cet ancien vicaire de Bergerac n'était pas, malgré son apparence  physique, d'une parfaite santé. Il prit la cure de Sagelat en 1935, après le décès inopiné de son grand cousin François Channat.

 

Prêtre atypique, qui maniait l'humour avec brio, il se distinguait par ses affinités sportives à motocyclette et sa préhension de l'aéronautique. Il eut un sévère accident au décollage mais, pour autant, garda ses passions. Il perdit la vie en 1971, lors d'un accident de la circulation.

 

 

 

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Michel Carcenac. Adolescent,  le jour de l'atterrissage "rude" et imprévu des Champs-Petits. Michel Carcenac est né à Belvès, une cité qui l'a marqué, au point de "ferrailler à l'envi" contre la disparition de ce patronyme qu'il conteste haut et fort. Il  est devenu médecin au cœur des années 50.

 

Natif de Belvès, en 1925, de parents périgourdins, il n'a jamais quitté "son" village natal, à l'exception de la période de ses études et une incursion dans la marine marchande.

 

Après 45 ans de médecine de campagne, la retraite lui a concédé le temps d’écrire.

 

Pendant 35 ans, il a été président de clubs sportifs : aéro-club, club de judo, club athlétique avec ses branches marche et course. Ce sportif endurci a été, aussi, pilote d’avion et coureur à pied de grand fond. La photographie (prise de vues et laboratoire), a toujours été une de ses passions.

 

Avec une poignée d'amis, il a créé et organisé la fameuse course à pied : Les Cent Kilomètres du Périgord Noir.

 

Il s'est appliqué à faire revivre dans son premier ouvrage, "le Périgord d’Antoine Carcenac". Les gens du terroir ne se lassent pas de s'attarder sur ce recueil, assorti de commentaires, des photos prises par Antoine, son père, autour des années 1900.

 

      

 

 

Un grand merci à Michel Carcenac, pour sa connaissance historique et pour ses photos d'archives. Merci, post-mortem, à mon regretté ami Edmond, dit Camille, Boussat qui m'a raconté, il y a une bonne vingtaine d'années, cette histoire authentique vécue alors qu'il était un tout jeune écolier sagelacois. Merci, aussi, à Rose Fiol et à Gisèle Relhier qui m'ont confirmé les souvenirs de Camille.



13/01/2017
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